Mont des ourses

En lice pour le Prix des libraires 2025

En deux mots
Quand son père, gendarme, est affecté dans le petit village de montagne d’Ici, Hazel s’imagine qu’elle sera à nouveau le mouton noir de la petite communauté. Mais sa volonté d’émancipation et les exactions d’une ourse vont tout changer. Elle décide de fuir vers les sommets.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Hazel l’intrépide

Dans ce conte aux allures de roman initiatique, Émilie Devèze imagine qu’une ourse vient semer la zizanie au sein d’une communauté refermée sur elle-même. Hazel, qui vient d’arriver au village avec son gendarme de père, décide d’enquêter. Sur les chemins de montagne, au cœur de la nature, elle va s’affranchir des règles patriarcales et se libérer.

Jean-Code n’a rien d’un homme facile. Gendarme buté, il s’occupe de sa fille Hazel comme d’un animal de compagnie. Il mesure sa vie en comptes à rebours, structure son quotidien à coups d’ordres et de silences, ne laissant à Hazel que des gestes pour tout langage : « un index raide, un torchon jeté au visage, une main haute ». Il la voit comme une présence à dompter, une créature à modeler à son image, un être qu’il réduit au silence autant qu’à l’obéissance.
Lorsque s’ouvre le roman, il vient d’être muté dans un village oublié des cartes, perdu au fond d’une vallée. Ici, puisque c’est ainsi que ses habitants nomment l’endroit, est une enclave hors du temps où la modernité semble s’être effacée sous les saisons et les strates de silence d’une communauté repliée sur elle-même, où quasiment tous les habitants sont cousins. Et où tous les étrangers sont considérés comme des ennemis. Jean-Code ne fait pas exception à la règle, d’autant que son arrivée coïncide avec la découverte d’un meurtre. Une affaire qu’ils auraient préféré régler sans que ce militaire à l’autorité brute n’y mette son grain de sel.
Au cœur de cette nature aussi riche que sauvage, ils ont tôt fait de trouver la coupable, une ourse qui est emprisonnée séance tenante.
Mais pour Hazel, c’est aller trop vite en besogne. Elle entend mener sa propre enquête, dirigée par son instinct, sa sensibilité animale qui la lie à la nature plus qu’aux hommes. Elle comprend les bêtes, leur langage implicite, leur liberté qui contraste violemment avec l’enfermement imposé par son père. Aussi l’insoumise se range du côté de l’ourse et s’émancipe de l’emprise paternelle. Une pulsion de vie qui fait vaciller l’ordre établi.

Avec l’aide d’une vieille dame et de son ânesse, elle quitte ce microcosme refermé sur lui-même et part sur les sentiers, vers le Mont des Ourses. Loin de l’atmosphère étouffante du village, elle et ne tarde pas à mettre au jour le lourd secret que les cousins cachent. Son expédition, teintée d’une touche de fantastique, va lui permettre de se libérer.
La langue d’Émilie Devèze épouse le mouvement des paysages, entre rudesse et poésie. Ciselée et tranchante – sans oublier l’humour – elle rend justice à la forte tension qui règne, oscillant entre dureté et éclats de lumière. Mont des Ourses est un roman aussi envoûtant qu’inquiétant, une œuvre écoféministe qui marque par sa beauté sombre et son intensité dramatique.
Mont des Ourses
Émilie Devèze
Éditions du Sonneur
Premier roman
96 p., 14 €
EAN 9782373853155
Paru le 16/01/2025



Ce qu’en dit l’éditeur


Hazel, adolescente solitaire, vit une existence nomade au gré des affectations de son père, un gendarme strict et autoritaire. Ils sont à peine arrivés à Ici – village aussi enclavé dans sa géographie que dans ses mœurs – qu’un meurtre est commis. Face à la pauvreté d’esprit et au masculinisme exacerbé des habitants, Hazel décide de mener sa propre enquête au cœur des montagnes.
Mont des Ourses est le récit de l’émancipation d’une jeune femme, à l’écoute de son instinct et de la nature. Un conte écoféministe singulier, qui tourne en dérision un patriarcat usé et prône l’affranchissement par l’imaginaire et l’humour.



Les critiques


Babelio 
E-litterature.net 

Les premières pages du livre


« Hazel s’entendait avec les bêtes. C’était de son âge, paraît-il.

la mutation
Il était un village d’altitude. À moins d’y être né, on n’en connaissait pas l’existence. Acculé au fond d’une vallée en friche, ceinturé de montagnes forestières, il n’était accessible que par une route que la nature recolonisait peu à peu faute d’usage. Sous les crocus au printemps, sous les coquelicots l’été, sous les feuilles mortes l’automne, sous la neige l’hiver, la voie disparaissait. Les bêtes ne s’en méfiaient pas. Il n’y avait pas de danger à la traverser, pas d’obstacles à y creuser un terrier, aucune objection à y cacher des noisettes ou à y paître. Les réverbères dépourvus d’ampoule servaient de perchoirs aux corneilles.
Le village ne portait pas de nom. Il en avait eu un autrefois. « Cul-de-Sac » probablement. Peu à peu, l’appellation était tombée dans l’oubli. Aujourd’hui, ses habitants, qui n’avaient jamais voyagé, disaient « Ici ».
Ici était le seul endroit qu’ils connaissaient, cela ne prêtait pas à confusion.
Quand le gendarme Jean-Code apprit sa mutation, il chercha Ici sur une carte. Des heures durant, jusqu’aux tréfonds des plis de l’accordéon de papier, en vain. Ici n’était nulle part. Déboussolé, Jean-Code en eut des accès de rage. À baver partout, à s’arracher les cheveux, à déchirer son plan à toutes mains, à toutes dents. Finalement, il le mangea. Son obstination s’en trouva plus frustrée encore, il dut se procurer une nouvelle carte. Elle subit le même sort, comme des dizaines d’autres. Confettis, minestrone. Jean-Code sombra dans l’insomnie. Il digérait mal la cellulose et ces achats répétés contrariaient sa lésine. Ce comportement bien profitable pour les éditeurs ne résultait pas de leur seul calcul commercial. La disparition cartographique du village par leurs soins avait répondu à la constatation d’un chaos. Enclavé entre les cours d’eau, les montagnes et la frontière, l’exigu bourg se confondait avec les démarcations, les indications de relief. L’écheveau de tracés à cet endroit donnait lieu à de l’équivoque et à des retours désastreux de la clientèle, « on s’y perd ». Le slogan de l’entreprise « À première vue » prévalant contre tout, il avait eu raison du bled. L’élimination eut lieu par l’exécution d’un mémo adressé par les éditeurs à leurs graphistes, « gommez-nous ce trou ». Dans l’indifférence générale et au mépris de la subtilité des échelles, le village avait donc disparu avec son nom et ses espoirs de visites. Rien d’étonnant qu’il fût tombé dans l’obscurantisme.

Jean-Code avait pour passe-temps les comptes à rebours : jusqu’à la solde, jusqu’à la fête de la sainte patronne et sa bringue consacrée, jusqu’à la retraite, parmi tant d’autres. Le soin quotidien qu’il apportait à leur mise à jour méticuleuse – effacement de la craie à la peau de chamois humide, traçage crissant de J- et de nombres alignés au cordeau – exprimait moins l’impatience que la dépression. Affecté par une existence dont il ne percevait que les désagréments, Jean-Code trompait le présent par le mirage des échéances, « j’en aurais fini».
Sur le tableau noir au-dessus du lit du gendarme, le décompte était formel. La date du déménagement approchait. À ne pas trouver Ici, Jean-Code ne savait plus où il en était et peinait à faire bonne figure face à l’imminence du terme. Au moment de son pot de départ, il se plia au rituel du discours d’adieu. Droit comme les deux tiers d’Ici, il se frottait les mains pour neutraliser leur moiteur. Il témoigna sa déférence aux chefs qui lorgnaient la pendule et négligea ses subordonnés tout en restant évasif sur son nouveau poste. Il craignait que son égarement fût perceptible. Pour parer la curiosité de ses collègues sur sa destination, il les invita au plus vite à s’approcher du buffet et à partager le verre de l’amitié. Le mot lui avait échappé. Personne dans l’auditoire n’était son ami. Jean-Code avait bien trop la hiérarchie à cœur pour s’ouvrir à l’affection. Son grade et la paternité étaient ses seuls pouvoirs sur la vie, il y tenait comme à ses prunelles. Les haleines chargées de tabac, de malt et d’anis lui souhaitèrent « bon temps », « bon vent », « bonne route ». Jean-Code avait envie de hurler « mais où, bon Dieu, où ? ». Ces vœux lui gâchèrent l’apéritif. Mini-quiches et mignardises lui restèrent sur l’estomac.
Il aurait pu demander des précisions au bureau des affectations militaires, mais il n’osait pas. Un tout nouvel officier de police judiciaire qui ne trouvait pas son point de chute ferait à coup sûr mauvaise impression. Son salut lui vint de l’adjudant de sa future brigade qui décrocha son téléphone, « enchanté, je compte sur vous mon vieux, hein ? Du discernement, hein ? Et pas d’alcool ! À Ici, la gnôle est traître comme une femme. Je passe vous prendre avec l’estafette lundi prochain, dix heures zéro zéro ? ». Jean-Code se ragaillardit. Les apparences seraient sauves.

Hazel s’adressait peu à son père. En quatorze ans d’existence, elle n’avait pas acquis la latitude d’exprimer beaucoup plus qu’amen et merci. Jean-Code situait la parole enfantine entre redondance – « instruction, innocence, plaintes, j’ai mon lot au boulot » – et cri. L’une et l’autre lui évoquaient les animaux. Cheval, poulain, poney, pur-sang, étalon, alezan, destrier, trotteur, canasson s’ébrouent, hennissent. « On s’en sort plus. »
Jean-Code considérait les enfants comme de la faune. S’il concédait à leur avantage quelques finitions plus soignées – leur potentiel de convenance et de propreté –, il n’en était pas moins persuadé qu’ils étaient loin de l’aboutissement de l’homme. Il ne disait pas adulte, il disait homme, avec un petit H, comme dans apothéose. Il aimait tout penser au masculin. Manche, crêpe, merci. Les épicènes n’étaient pas de son goût. Son enfant femelle – une plaie qui avait tué sa mère en naissant – était presque un tabou. Pour minimiser sa présence bestiole, il lui montrait l’exemple du silence en ne lui parlant presque jamais. Il préférait pour elle les gestes. Un index raide, un torchon jeté au visage, une main haute, « toi ! Chut ! Zou ! Gare ! ». Il s’enorgueillissait de cette méthode qui faisait ses preuves. Il était au calme chez lui – Hazel souvent se décourageait à conférer avec le vide – et la gamine presque invisible obéissait en soldat.

Pourtant, à l’annonce du départ, la parole démangea l’adolescente, « donc, grosso modo, la bonne nouvelle, c’est qu’on va nulle part, mais au moins on sait comment ». Jean-Code avait horreur du langage des jeunes, ils mettaient de l’anglais partout. Il claqua sa fille. Elle laissa échapper sous l’impact « j’espère qu’il y a la mer ». La main de son père fit un aller-retour. Il n’en revenait pas qu’elle jouât la provocation. Cela devenait récurrent ces derniers temps, comme le sujet de la grande bleue. Récemment Jean-Code avait dû se déplacer jusqu’au collège par la faute d’une professeure insistante qui organisait un séjour sur le littoral. Dans un premier temps, il avait barré d’un « non » en capitales le descriptif du voyage collé dans le carnet de correspondance. N’ayant pas goûté son ton, l’enseignante avait riposté par un « pourquoi ? » du même acabit. L’encre rouge de la profession ajoutait un soupçon d’autorité à l’irrévérence et avait piqué Jean-Code au vif. Il s’était rendu au bahut en tenue d’apparat – képi, vareuse, arme – sans s’annoncer. Il voulait s’assurer qu’après la surprise de sa prestation, la discussion serait bien close. Il ne se dérangeait pas pour rien. Interrompant la classe au mépris de toute éducation, il avait justifié sa décision par la calomnie, « Hazel dégurgitante en car, Hazel junkie du sel iodé, Hazel somnambule incontrôlable, Hazel acnéique à la carnation mate que nul ne voudrait voir plus boucanée ». Cette trahison lui évitait de vulgariser sa philosophie, « les leçons à l’école, la mer aux poissons, chacun chez soi et les moutons seront bien gardés. Ma fille voyagera pour ses noces si j’arrive à la marier, ça ira bien comme ça ». Il avait conclu « me suis-je bien fait comprendre ? » en époussetant ses épaulettes. La professeure, navrée par la scène, avait trouvé matière à pédagogie et osé « question rhétorique, je suppose ». Désarçonné, Jean-Code avait claqué des talons – sa seule figure de style – et quitté la classe sans un regard pour Hazel au premier rang. Écarlate de honte devant ses camarades. Des hontes, elle en avait tout un catalogue.

Ici ou ailleurs, finalement, ça n’allait pas changer grand-chose. Hazel en avait connu des brigades ceintes de remparts comme autant de prisons. La vie s’y refermait sur elle-même, commandée par les hommes et leurs règlements à tout-va. Pour les fils à linge, les poubelles, le ménage des paliers, les invitations. Une compensation à la désobéissance générale extorquée aux familles. Jean-Code astreignait sa fille à ce vase clos. Il la modelait casanière et domestique, docile, polie et absurde, « attrape la croquette et souris ». Il la coiffait matin et soir telle une caniche à concours, « que rien ne dépasse ». Il l’entraînait à ne courir ni les boutiques, ni le sexe opposé, ni aucun risque. De même les jeux étaient soumis à sa censure. Le tourniquet qui amusait tant Hazel n’y échappait pas. Quand il s’emballait comme un manège conduit par des juments de bois folles, la gamine s’y laissait gagner par l’abandon. Elle gardait les yeux ouverts, mais voyait bien autre chose que ce qui l’entourait.
Les images de tendresse s’entremêlaient: ses nounous, toutes virées par Jean-Code pour leur affection – « Hazel, petite croqueuse de légumes, on devrait t’appeler Croque-au-Sel » – ou pour leurs confidences – « ta mère avant de mourir a dit “Hazel, ma noisette, ma couleur, mon fruit, défends-toi de l’amertume” » –, ses maîtresses d’école – « tu brilles » –, la maraîchère – « prends donc un abricot, une pomme, des cerises ».Ces visions d’aquarelles et de pastels doux se diluaient dans la vitesse. La tête en arrière, les idées troubles, Hazel voulait que rien n’arrêtât le vertige. Mais le lasso de JeanCode était partout. Il mettait fin à la cavale giratoire en tirant sur ses tresses, « tiens-toi bien ». Avec du maintien, c’est comme ça que Jean-Code voyait les choses. Il avait d’autres chats à fouetter que les émotions de sa fille.

Expert en dernier mot qui vaut butin, Jean-Code tonitrua après les claques, « oublie la mer, Ici c’est la montagne, va te débarbouiller avant le dîner ». Cet homme borné dans sa raison n’était pas sans paradoxe, il croyait aux miracles du savon. Comme si la toilette pouvait faire disparaître les armoiries d’une chevalière estampées dans la chair d’une enfant.Au creux du lavabo fendu qui se remplissait d’eau tiède, Hazel voyait des flots. Elle les salait de tourment, les agitait de rage. Le ressac au bruit de gifles rendait coup pour coup. Battue comme une falaise, l’autorité de son père était bravée. La voracité d’une squaloïde ou de la bonde argentée appelait à l’oubli les coups de sang. La douleur de l’allégeance au tyran se délayait dans les camaïeux du tourbillon liquide. »

À propos de l’autrice

Mont ourses

Émilie Devèze © Photo Mimix
Née en 1976, Émilie Devèze a suivi des études de philosophie et de lettres. Son intérêt pour la portée de la langue l’a conduite à travailler dans l’édition, la communication et l’enseignement du français – à l’étranger depuis une dizaine d’années. (Source : Éditions du Sonneur) 

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