Le chant du merle humain

En deux mots

C’est l’histoire de celui qui ne peut retenir ce qu’il lit. C’est l’histoire d’un auteur qui tous les matins se met à son bureau. C’est l’histoire d’un homme qui regarde la nature avec curiosité. C’est l’histoire d’un poète qui veut dire le monde.

Ma note

★★★ (bien aimé)
Ma chronique

La douce mélodie de l’écrivain

Dans un roman aussi court qu’audacieux, Samy Langeraert se raconte. Dans une langue poétique, il dit la lecture et l’écriture, la nature et l’oisiveté, le savoir accumulé et les sentiments envolés. C’est le chant du merle humain.

Le merle humain dont il est question ici, n’est qu’une métaphore de l’auteur. En ouvrant l’encyclopédie, on peut lire que cet oiseau se caractérise par son chant mélodieux, que les couples restent dans leur territoire pendant toute l’année ou encore que de nombreuses références littéraires et culturelles sont attachées à cette espèce. Autant de caractéristiques tendant à prouver combien ce choix du merle humain est judicieux.
Dans ces chants qui sont autant de réflexions sur la lecture, l’écoute et l’écriture, l’auteur nous décrit dans une langue poétique son expérience de lecteur, tournant les pages et lisant les mots sans vraiment les absorber. Il se souvient mieux des circonstances entourant l’acquisition d’un livre que de son contenu. Il mentionne un ami qui lui offre des livres et qui possède un talent pour le récit, contrairement à lui qui excelle dans l’écoute.
Puis il nous entraîne décrit chez cet ami, boit de l’alcool et discute longuement. Mais peu à peu la confusion s’installe dans son esprit brumeux.Il est alors temps de rentrer et de laisser la nuit sédimenter les heures passées.
Au petit matin, le même rituel s’installe. Le merle humain s’installe dans son bureau, un espace petit mais personnel où il écrit. Dans cet environnement familier il a ses repères, y compris les oiseaux dehors et le ciel gris de l’hiver. C’est là que les mots viennent sous ses doigts. « Le système se met en marche, depuis sous les pavés moussus les propos montent, ils traversent le lierre, ils sont terreux et tièdes, il faut les nettoyer un peu et les ranger dans l’ordre. Ce n’est pas qu’ils étaient dissimulés auparavant, ce n’est pas moi qui les dévoile ni rien, je me contente de leur faire prendre l’air un peu, et comme je tape en même temps sur les touches ils viennent et ils se rangent. Sur l’écran de l’ordinateur ils se tiennent aussitôt bien droit, alors on peut cabrioler dessus. »
Mais il constate que moins il a de mots à sa disposition, et moins son monde semble vaste et beau. Pour ne pas qu’il devienne laid, rachitique et rabougri, il faut s’ouvrir, trouver dans ses souvenirs, ses observations, ses lectures de quoi élargir l’horizon.
Alors il convoque ses rêves et ses émotions, comme le jour d’un premier émoi amoureux où, malhabile, il a confié à une fille qu’il l’aimait ou ce moment d’harmonie et de partage quand il regarde la femme avec laquelle il vit dormir et qu’il fait entendre son chant. « Une fois, la femme avec laquelle je vis m’a fait cadeau d’un instrument, une petite flûte. J’en joue exclusivement la nuit, lorsque cette femme est sans défense et qu’elle s’exprime tout bas, sourit et pleure. Ainsi, nous nous communiquons nombre d’informations que le système avait retenues dans ses filets et nous nous comprenons enfin. »
Laissez-vous emporter par la petite musique de Samy Langeraert, par ces réflexions sur le temps qui va, l’émotion qui arrive sans crier gare, le monde si difficile à appréhender. Depuis Mon temps libre, cet auteur nous est précieux. Le lire, c’est s’offrir un moment de grâce. Ou, comme l’écrivait Théophile Gautier,
C’est un merle, chanteur crédule,
Ignorant du calendrier,
Qui rêve soleil, et module
L’hymne d’avril en février.

Le chant du merle humain
Samy Langeraert
Éditions Verdier
Roman
96 p., 15 €
EAN 9782378562434
Paru le 6/03/2025

Ce qu’en dit l’éditeur

Tous les jours, dans son petit bureau, entouré de quelques objets fétiches, le merle humain médite, contemple, consigne par écrit les idées bizarres qui le traversent. Chaque page apporte son lot de nouvelles connaissances. Quelle est la bonne technique pour voir vraiment les choses ? Qu’est-ce que la pluie ? le sable ? Pourquoi la lumière mouille ? Comment gagner beaucoup d’argent ? Que fait la camionnette en double file ? Quand il n’est pas saisi de frénésie explicative, le merle humain prend du recul. Il se recueille. Il se souvient. Une fois, il y a longtemps, le merle est tombé amoureux. Une fois, il a relu et corrigé l’histoire des hommes. Il a appris à générer des hologrammes avec une femme qui était assise en tailleur sur l’herbe dans un jardin public. Qu’il se souvienne ou se recueille ou rêve ou théorise, le merle humain ne fait que chanter tout du long sans bruit. Non pas qu’il préfère le silence, mais c’est le propre de son chant que de rester feutré sur la page.

Les critiques

Babelio
Lecteurs.com
Collateral (Johan Faerber)
Actualitté

Les premières pages du livre
« Quand j’ouvre un livre, ce n’est pas moi qui lis. Mes mains s’affairent avec les pages, mes yeux s’agitent, il y a du temps qui passe et à la fin je referme le livre et j’ai tout oublié. Je n’ai jamais su raconter un livre. À la rigueur je me souviens de la bibliothèque où je l’ai emprunté ou de la librairie où j’en ai fait l’acquisition, ou de la rue où il traînait par terre ou sur un banc avec des magazines, ou de l’amie, ou de l’ami qui m’en a fait cadeau. Il n’y a pas très longtemps, par exemple, un ami m’a offert un livre, je l’ai ouvert mais ce n’est pas moi qui l’ai lu. Comme à chaque fois mes mains ont su s’y prendre, j’ai fait tourner les pages au moment adéquat, j’ai lu de gauche à droite, de haut en bas, et j’ai marqué toujours une petite pause quand il y avait un point et la moitié d’une petite pause pour les virgules. Mes yeux ne se sont pas posés pour de bon sur les mots, ils ont comme à chaque fois cabriolé dessus, ils les ont reconnus et négligés, ils se sont détournés encore, encore, jusqu’à la dernière page. C’est à ce moment-là seulement que j’ai repris conscience. Je suis resté longtemps un peu abasourdi devant les deux ou trois pages blanches après la fin du texte et les indications concernant l’imprimeur. La date de l’impression avait un air étrange, car elle était écrite en lettres et non en chiffres. Ensuite à mon ami j’ai seulement pu bredouiller quelque chose de vague, ce n’est pas moi qui ai parlé. C’est un ami précieux, qui m’offre presque toujours les meilleurs livres, je veux dire ceux qui me conviennent le plus, même si comme je l’ai signalé ce n’est pas moi qui lis à proprement parler. Chez cet ami précieux, il y a des piles de livres par terre tout autour de son lit, des piles de livres de part et d’autre de son bureau, des piles de livres contre les murs. Les piles sont aussi hautes que de petits enfants, ce sont en quelque sorte tous ses enfants à lui qui se tiennent là comme une famille nombreuse. Il y a des cartes postales et des photos et des brochures aux murs qui sont toujours du meilleur goût, et le café de mon ami est toujours excellent, et il y a toujours des bouteilles de liqueur étonnantes dans sa petite cuisine, derrière son micro-ondes, mais avant tout, par-dessus tout, ce qu’il faut dire, c’est qu’il y a systématiquement une bonne odeur chez lui, chez mon ami, mais pas trop forte, je n’ai jamais compris d’où elle sortait ni de quoi elle était l’odeur. Disons qu’il s’agit d’une odeur plutôt boisée, je n’ose pas dire de patchouli, mais très légère, on la remarque à peine. Généralement je me présente chez lui, nous nous saluons, nous rions parce que nous sommes surpris de nous voir l’un en face de l’autre même si nous nous sommes donné rendez-vous au préalable. Je le suis dans l’obscur petit couloir qu’il y a derrière la porte d’entrée de son petit appartement, nous arrivons dans la petite pièce principale où mon ami travaille ou dort, ne travaille pas, reçoit ses invités, je reconnais l’odeur boisée, je note les déplacements discrets des piles de livres depuis ma visite précédente et je regarde encore une fois les belles images aux murs, et j’écoute mon ami qui a toujours déjà tant de choses à me dire, et je comprends alors de manière très claire et distincte encore une fois en l’écoutant qu’il y a un don pour le récit, que mon ami possède ce don, et par contraste je réalise une fois encore que mon talent à moi consiste à écouter. Je ne veux pas me vanter, mais je suis doué dans le domaine de l’attention, et en particulier dans le sous-domaine de l’attention auditive, et plus spécifiquement encore dans le champ de l’écoute humaine. On me l’a souvent signifié, d’ailleurs, on me le signifie encore. Souvent au beau milieu d’un long récit, comme entre parenthèses, alors que j’écoute avec zèle comme je le fais toujours en regardant tantôt l’œil gauche, tantôt l’œil droit, tantôt le haut du nez de la personne qui parle, en indiquant de mon côté par des mouvements faciaux légers que je comprends le sens des mots, des phrases et que je suis toujours, du verbe suivre, la personne s’interrompt pour dire que c’est toujours pareil, qu’avec moi elle parle toujours sans fin à cause de cette manière que j’ai de l’écouter, absurde, intransigeante, alors je ris car j’aime quand mes amis font mine d’être en colère. En revanche on ne m’a jamais signifié que je racontais bien, c’est pourquoi je m’abstiens généralement de me lancer dans cette voie-là. On m’y oblige parfois bien sûr (« Et toi, comment vas-tu, où en es-tu ? »), mais alors je m’efforce d’exposer rapidement les faits dans l’ordre, à la limite je donne trois ou quatre petits détails pour faire plaisir, puis je secoue la tête, je fronce un peu les yeux et au moyen d’une observation innocente ou d’une question futile je replonge dans mon élément, j’y nage, je m’épanouis. Je suis je crois sans me vanter un génie de l’écoute, je peux saisir et apprécier tout à la fois les sons, les significations et le langage du corps, toutes les combinaisons possibles, et je sais rester concentré pendant des heures, garder pendant des heures une attention aiguë, entière, dédiée à l’interlocuteur, si c’est un interlocuteur. Ce que j’ai découvert, c’est que pour écouter à fond il ne faut pas parler, tandis que pour parler il faut disons aussi écouter à moitié ou aux trois quarts, mais pas à fond, car alors on s’oublie et il n’est plus possible de réagir puisqu’on n’existe plus. Comme il n’y a plus alors de siège pour les pensées, comme on n’existe plus, les pensées ne sont plus rangées, on se retrouve avec toutes les idées qui coulent.

Chez cet ami qui m’offre les meilleurs livres, nous avons l’habitude de boire une quantité d’alcool un peu sérieuse comme si de rien n’était, tout en parlant et tout en écoutant nous descendons d’abord une belle petite bouteille, ensuite une autre petite bouteille tout aussi belle, ensuite vient le repas, toujours parfait, très simple, puis l’excellent café, puis vient le moment des liqueurs qui annonce la dernière partie de la soirée, qui est la séquence la plus douce et la plus élastique. Je remarque à chaque fois que mon ami ne semble pas le moins du monde affecté par l’alcool, il articule comme au départ, ses yeux pétillent toujours autant et il a l’esprit vif, il passe encore avec agilité d’une chose à l’autre, il file ses métaphores et fait des plaisanteries qui ne sont pas du tout stupides, comme c’est rarement le cas quand on est imbibé d’alcool. Moi-même l’alcool me rend particulièrement bête, quand j’en suis imbibé je ne trouve plus mes mots, même si je ne dis rien je ne trouve plus les mots pour ne rien dire, tout fuit et je m’égare, mais je ne cesse pas d’écouter. L’alcool m’égare et m’abêtit, mais j’écoute avec toujours autant d’attention et toujours aussi loin, trop loin peut-être. Après les deux bouteilles et les liqueurs j’écoute obstinément les mots et le silence entre les mots, s’il y a de la musique je l’écoute elle aussi (s’il y a de la musique chez mon ami, elle est toujours irréprochable), et les voisins tard dans la nuit qui rentrent chez eux en trébuchant et qui se trompent de porte et qui n’arrivent pas à rentrer la clé dans la serrure, et le ressac de la liqueur dans le tout petit verre, mais je ne perds pas le fil, si le récit est bon il y a toujours un fil et je m’agrippe à lui, d’une main je bois les petits verres de liqueur d’abricot, de quetsche, de mirabelle, de l’autre je tiens très fermement le fil, c’est même peut-être la dernière chose que j’ai en main à l’aube, quand je m’avoue vaincu. À l’aube je rassemble toutes mes forces et je balbutie des excuses, car je tombe de sommeil, je fonds, je me disloque, et mon ami toujours très vif doit s’interrompre, surpris. Je me retrouve dans le petit couloir obscur, sur le palier, je serre mon ami dans mes bras. Comment fait-il pour avoir l’air si frais à l’aube?Je vous écris d’une pièce que j’appelle mon bureau.

C’est une pièce qui est petite et mon bureau à moi, provisoirement bien sûr mais pour de vrai, et j’y travaille, c’est ici que j’écris. Je peux tout vous décrire. Je peux vous dire ce qu’il y a sur les murs de mon petit bureau, sur les rayons de l’étagère Billy, sur le bureau (le meuble), au sol, sur le parquet, sur le rebord de la fenêtre, et ce qu’il y a dehors, derrière la vitre. Les petits filets jaunes et verts avec dedans les boules de nourriture pour les moineaux, je peux vous en parler, quelqu’un les accroche là dehors, sur le grillage qui nous sépare, nous autres de cet immeuble, de ceux-là de l’immeuble d’en face, au loin, derrière les arbres. Je peux parler du ciel si blanc, si gris, et des déchets qui traînent entre les arbres, qui jonchent le sol informe, et des boules noires que sont les merles dans les filets que sont les branches des arbres et des buissons. Les merles attendent que l’hiver se termine pour recommencer à chanter. De l’hiver les moineaux s’en moquent, ils ont les boules de nourriture, la manne, ils sont bien gras et se réjouissent et pépient joyeusement, ils ont bien chaud ensemble. On les entend qui chantent à longueur de journée, qui célèbrent la manne, leur bien-être d’oiseaux.

Je vous écris des phrases l’une après l’autre. Je suis dans mon bureau et je les tape dans l’ordre et je vous les adresse. Il n’y a pas plus normal, plus simple que toutes ces phrases que j’ai frappées et que je frappe encore puisqu’elles sont assemblées avec des mots normaux eux-mêmes constitués de lettres standard. Les lettres sont réparties comme au hasard sur le clavier, mais c’est un hasard familier, heureux, que je connais par cœur. On ne voit pas les touches, mais on appuie dessus. D’abord il y a comme un propos qui monte, alors on pense un mot puis l’autre et donc les doigts sans réfléchir, sans regarder, se précipitent et on retrouve les mots déjà rangés, et le propos prend forme. Avant, les mots restaient collés ensemble et il fallait les distinguer soi-même à la lecture, ce qui n’était pas très commode. On a fini par introduire comme un petit écart entre eux, comme si de rien n’était. C’est une espace, un blanc, la touche pour eux est longue et belle, je la presse légèrement du pouce de la main gauche. En vérité sur elle comme sur les autres j’appuie du bout des doigts quasiment sans m’en rendre compte, ce n’est pas moi qui écris.

Je vous écris sans le savoir d’un monde lointain et gris en plein hiver, d’au-dessous du niveau du sol. Ce qui arrive, c’est que j’ai des propos qui me proviennent d’au-dessous du niveau du sol, je me tiens là et je les sens qui sourdent, je les consigne ici. Mais ça n’a absolument rien d’ésotérique! Ce sont des propos concernant le temps (la météo) et le passage du temps, dans le désordre, les bruits et les lumières, et les oiseaux, la femme avec laquelle je vis et mes amis, mon entourage. Mon monde nest pas plus passionnant ou ennuyeux qu’un autre, je crois, mais c’est un monde, et donc il lui faut des propos conformes. J’attends, je me recueille et je les vois se détacher du sol, de la terre tiède, du lierre qui la recouvre et des pavés moussus, ils montent, ils montent et ils me font tourner la tête et je les range dans l’ordre. Pourquoi fallait-il que l’hiver soit si gris cette année? J’ai peur que le bleu m’éblouisse quand les nuages voudront bien le laisser percer, si les nuages veulent bien se disperser un jour.

J’habite un petit monde, en ce moment. Un tout petit monde gris avec une poignée de mots seulement à ma disposition. Les mots « nuages », « pavés », « moussus », « moineaux » entre autres. Pratiquement pas d’adjectifs de couleur. Moins j’ai de mots à ma disposition, moins les propos s’élèvent et donc moins vaste, moins ample, moins beau paraît le monde. Avec le peu de mots que j’ai et le peu de propos qui montent et que je peux tenir, le monde paraît bien rachitique, bien rabougri, bien maigre, disons que c’est un monde qui se serre la ceinture pour rien, un monde un peu idiot… »

Extraits
« Ce que je dis ici n’exprime rien d’intérieur. Je n’ai aucun secret à révéler, aucune petite histoire, pas le moindre contenu caché à mettre au jour. Il s’agit uniquement ici de voir monter tous les propos depuis sous le niveau du sol, par cette élévation les propos se délient et parlent à travers moi, rien de plus simple. Ce n’est pas mystérieux ni religieux, ni rien, je viens seulement ici dans mon bureau après le petit déjeuner, à disons huit heures trente, neuf heures, je me dépose moi-même sur le fauteuil et je fais les réglages comme je l’ai dit, je me concentre, c’est le moment du recueillement, mais c’est un processus absolument laïc et sans arrière-pensée, alors je touche les épines du cactus et je m’approche du coing pour le sentir, ainsi je me recueille, dehors je vois la manne dans les petits filets, tout autour les moineaux, et le système se met en marche, depuis sous les pavés moussus les propos montent, ils traversent le lierre, ils sont terreux et tièdes, il faut les nettoyer un peu et les ranger dans l’ordre. Ce n’est pas qu’ils étaient dissimulés auparavant, ce n’est pas moi qui les dévoile ni rien, je me contente de leur faire prendre l’air un peu, et comme je tape en même temps sur les touches ils viennent et ils se rangent. Sur l’écran de l’ordinateur ils se tiennens aussitôt bien droit, alors on peut cabrioler dessus. Ceci est un propos. Ceci en est un autre. » p. 24

« Dans son sommeil, la nuit, cette femme n’est plus elle-même, cest ce que ‘ai fini par découvrir. De jour elle est impénétrable, car elle a conçu un système de protection puissant qui brouille les communications, y compris en elle-même, avec elle-même, ce qui lui donne un air obtus. De nuit, par contre, le système est en veille et tout circule très librement, elle brille. Alors elle explique tout très bas, très calmement, dans l’ordre et dans sa langue natale. Si on observe bien, on voit que même ses expressions faciales sont differentes, car le langage du corps aussi est libéré quand le système est à l’arrêt. Par exemple, elle sourit comme je ne la vois jamais sourire le jour et elle verse des larmes très pures et très liquides. Une fois, la femme avec laquelle je vis m’a fait cadeau d’un instrument, une petite flûte. J’en joue exclusivement la nuit, lorsque cette femme est sans défense et qu’elle s’exprime tout bas, sourit et pleure. Ainsi, nous nous communiquons nombre d’informations que le système avait retenues dans ses filets et nous nous comprenons enfin. » p. 35

« C’était au début du printemps. Nous sortions du lycée. Les feuilles des marronniers n’étaient pas encore sufhsamment grandes et rêches pour bruire derrière les grilles du parc de l’autre côté de la rue, mais je les entendais déjà. Elles bruissaient dans ma tête avec fureur quand je me suis forcé à bredouiller « Je t’aime » devant ma camarade. Elle a marmonné qu’elle aussi m’aimait… Une fois ainsi exprimées nos inclinations, nous avons parcouru ensemble les trois cents mètres qui nous séparaient du métro. Trois cents mètres de souffrance! Ni elle ni moi ne savions quoi nous dire. Nous n’avons même pas eu l’idée d’aller boire un chocolat chaud, de marcher, simplement. Le réel était trop pesant pour nos petites épaules. » p.53

« Si je résume, il y a cette pièce que j’appelle mon bureau où je fais mon travail, dans cet appartement où vit aussi la femme avec laquelle je vis. Nous vivons à nouveau ensemble après qu’elle a été en déplacement. Il y a d’une part le monde qui est derrière l’immeuble avec son arrangement, ses choses comme les pavés moussus, le lierre, la grille avec la manne et les moineaux qui la célèbrent, et les buissons, les arbres, le peuplier, et tout au fond toute une rangée d’immeubles avec des attributs normaux d’immeubles, fenêtres, balcons et fleurs en pot, antennes, lumières le soir, et des humains qui sont les habitants desdits immeubles. Et d’autre part le monde qui est devant l’immeuble avec ses éléments et sa structure à lui. » p. 61

À propos de l’auteur

Samy Langeraert © Photo Guka Han

Samy Langeraert est né en 1985, à Paris. Il vit à Berlin. Son premier livre, Mon temps libre, a été publié en 2019 ; son deuxième, Les Deux Dormeurs, en 2023. (Source : Éditions Verdier)

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Vita de Julia Brandon : L’Art de la Rédemption à Travers la Souffrance