INTERVIEW – Antoine de Caunes: « Mon père avait une relation presque mystique avec son chien »

INTERVIEW Antoine Caunes: père avait relation presque mystique avec chien

En 1962, le journaliste Georges de Caunes, inspiré par Robinson Crusoé, décide de passer une année entière, avec son chien Eder pour seule compagnie, sur Eiao, une île déserte de l’archipel des Marquises. Tout en écoutant religieusement les émissions radio dans lesquelles le journaliste raconte tous les soirs son expérience, son fils Antoine, 8 ans, essaie tant bien que mal de faire face à l’absence de son papa. Une soixantaine d’années plus tard, Antoine de Caunes entreprend de raconter l’aventure un peu dingue vécue par son père, en s’appuyant sur son journal intime. En collaboration avec le dessinateur Xavier Coste, auteur d’une version BD mémorable de « 1984 », il se plonge enfin dans le récit de son père sur Eiao et en tire une bande dessinée absolument formidable, malicieusement intitulée « Il déserte ». Une réflexion universelle sur les relations entre un père et son fils, magnifiée par la virtuosité du trait, l’imagination graphique et les couleurs flamboyantes de Xavier Coste. Pour sa première BD à 71 ans, Antoine de Caunes signe une entrée particulièrement réussie dans le monde du Neuvième Art. 

Pourquoi avoir choisi de raconter ce récit sous forme d’une bande dessinée? 

Antoine de Caunes: Je vais vous faire la réponse à l’envers. Si j’ai choisi ce format, c’est parce que l’éditeur Martin Zeller et les éditions Dargaud m’ont proposé un jour de faire une bande dessinée. Je n’avais encore jamais reçu une telle proposition alors que je suis pourtant un gros lecteur de BD. Du coup, ça a réveillé le désir. Au départ, j’avais pensé adapter un roman. Mais c’était un peu trop classique et traditionnel. Martin m’a alors fait cette réflexion très juste. Il m’a dit: « si tu fais ta première BD, il faut que ce soit un projet extrêmement personnel, une histoire que toi seul peux raconter. » Et ça a déclenché l’histoire de « Il déserte », qui est une idée qui remonte à très loin.

C’est une histoire qui était quelque part dans vos cartons?

Antoine de Caunes: Oui, c’est un sujet que j’ai toujours gardé en mémoire. Parce que forcément, ça laisse des traces, un truc comme ça. C’est une vieille histoire, qui date d’il y a 60 ans maintenant, alors que mon père est mort il y a 20 ans. Mais elle fait partie du folklore familial. Et puis, il se trouve que j’avais récupéré via ma sœur cadette, qui entrepose et qui archive tout, le fameux cahier, le journal intime de l’île, qu’elle m’avait donné il y a quelques années. Je le lui avais demandé en me disant que je le lirais un jour, mais ensuite, je l’ai soigneusement entreposé dans ma table de chevet, sans jamais y toucher. Il faut dire que ce cahier est une espèce de truc illisible, impossible à déchiffrer, avec une écriture en pattes de mouche. Je l’avais gardé plus comme une relique, un objet fétiche, que comme quelque chose que j’avais réellement l’intention de lire. Et puis, quand l’idée d’une BD est venue à la surface, j’ai ressorti le cahier, et je me suis dit qu’on allait partir de ça. Et on a fait transcrire le cahier par un professionnel afin de le rendre lisible. On a donc eu une version dactylographiée sur laquelle s’appuyer. 

Et là, ça a été comme une révélation pour vous?

Antoine de Caunes: Oui, parce que d’un seul coup, je me suis rendu compte qu’il y avait deux histoires. Il y avait l’histoire officielle que racontait mon père quand il faisait son bulletin à la radio le soir pour narrer sa journée. Et puis il y avait le journal intime, qui est en fait la vraie histoire. On y perçoit ce qu’il éprouve sur cette île, ce qu’il ressent dans cette solitude, dans ce danger, dans cet éloignement de ses proches. D’un seul coup, j’ai perçu une trame qui se mettait en place. J’y ai ajouté les impressions du môme de huit ans que j’étais à l’époque. Le fait de littéralement perdre son père, de le voir disparaître, mais en même temps de l’entendre parler le soir dans la radio, c’est très bizarre. Et en y ajoutant l’homme que je suis aujourd’hui, qui a 30 ans de plus que mon père sur son île à l’époque, je me suis dit qu’en croisant tout ça, il y avait une narration intéressante à reconstituer. C’est à ce moment-là que Xavier est arrivé, un peu comme Zorro. 

Est-ce que pour vous, ça a tout de suite été une évidence que Xavier Coste était la personne idéale pour dessiner l’histoire de votre père? 

Antoine de Caunes: Oui, absolument. On s’était croisés il y a quelques années sur l’émission « Popopop » sur France Inter pour parler de son album « 1984 ». Et j’avais découvert entretemps son adaptation de « L’enfant et la rivière » d’Henri Bosco, qui m’avait absolument retourné. J’y ai vu une manière très élégiaque de représenter la nature et l’idée de travailler avec Xavier s’est imposée. Pour moi, c’était absolument sûr que ça devait être lui. Après, encore fallait-il que ça lui plaise et qu’il soit disponible. 

Xavier, comment avez-vous réagi quand Antoine vous a contacté?

Xavier Coste: Tous mes albums jusqu’à maintenant sont nés d’une réelle volonté de ma part. Généralement, quand un éditeur me propose un truc, soit ça ne cadre pas avec ce que j’ai envie de faire soit je viens de commencer à travailler sur un autre projet et je ne suis pas disponible. Or, il se trouve que quand Dargaud m’a appelé pour me parler du projet « Il déserte », j’étais justement en train de finir la dernière page de mon « Journal de 1985 » chez Sarbacane. C’était un album très noir et j’étais à un moment où je voulais aller vers plus de lumière. Je voulais revenir à la couleur. J’étais donc libre pour me lancer dans cet album. Mais ce que Dargaud ne savait pas, c’est que cela faisait des années que je voulais absolument faire une BD sur une personne qui se retrouve sur une île déserte. Or, je ne trouvais pas vraiment la bonne manière d’aborder le sujet. La proposition d’Antoine m’a donc paru idéale.

Antoine de Caunes: On peut dire que ça été un magnifique alignement des planètes. C’est incroyable. 

Xavier Coste: Effectivement, ce n’est pas tous les jours qu’on vous propose un sujet qui colle parfaitement avec ce que vous avez envie de faire, tout en ayant également un côté insolite et inexploité. On avait à notre disposition énormément de documents familiaux, mais aussi les chroniques radio de Georges de Caunes depuis son île, qu’Antoine avait en version dactylographiée chez lui. Ce qui est génial, c’est que ce ne sont pas des documents disponibles sur Internet ou ailleurs. Si ça se trouve, ce sont même les dernières copies de ces chroniques qui existent. 

INTERVIEW Antoine Caunes: père avait relation presque mystique avec chien

Il n’y a donc plus de versions audio des chroniques de votre père? 

Antoine de Caunes: Si, il y en a certainement. Mais on n’en a pas eu besoin parce que tout a été retranscrit. Cela dit, je garde un souvenir très vif de sa voix à la radio. 

Xavier Coste: En fait, on avait une masse de documents. C’est comme ça qu’on a pu réellement comparer avec le journal intime parce que pour chaque journée mentionnée dans le carnet, on avait la chronique radio du jour qui correspondait. Et c’est vrai que la lecture du journal était compliquée par moments parce que Georges de Caunes l’écrivait pour lui dans son désespoir et sa solitude. Et forcément, tout n’était pas intéressant. Il y a beaucoup d’éléments qui sont purement factuels. « Aujourd’hui, je me suis couché à telle heure », par exemple. Il fallait essayer de rendre ça trépidant, parce qu’au départ on voulait juste mettre en scène Georges sur son île. La dimension plus intime, et le rapport d’Antoine à tout ça, que ce soit enfant ou adulte, est venue après coup.

A la base, c’était donc uniquement Georges de Caunes sur son île? Comment et pourquoi avez-vous décidé de greffer Antoine à ce récit? 

Xavier Coste: C’est venu sans qu’on s’en rende compte. Le point de bascule a été un texte qu’Antoine m’a envoyé dans lequel il parlait de l’eau qui moutonne. Là, on est parti dans un truc un peu fantastique, et ça m’a ouvert une porte. J’ai senti que le regard d’Antoine sur l’histoire pouvait à la fois amener un regard d’enfant et ajouter une dimension fantastique au récit, ce qu’on n’avait pas vu au départ. A la base, on avait peur d’être un peu trop terre à terre, trop factuel. Quand on a commencé à travailler ensemble, on collait trop à la documentation, on ne s’en émancipait pas assez. Du coup, on courait le risque de tourner en rond avec des journées répétitives, d’autant plus que Georges ne dialogue avec personne. Or, nous devions réussir à embarquer le lecteur, ce qui est compliqué à faire quand on raconte l’histoire d’une personne seule sur son île, avec juste son chien. A priori, ce n’est pas passionnant. 

C’est un peu la même démarche que dans le film « Seul au monde », dans lequel Tom Hanks dialogue uniquement avec Wilson, un ballon de volley-ball…

Xavier Coste: Oui, c’est ça. Au début, on avait d’ailleurs pensé insérer les chroniques radio en voix off, mais ça faisait doublon avec les images. En insérant Antoine enfant et adulte dans notre récit, ça nous permettait d’avoir un texte en décalage avec l’histoire racontée. 

Antoine de Caunes: C’était très important qu’il y ait aussi le point de vue de l’enfant, parce que le projet de mon père était lui-même assez enfantin. Il a toujours été poursuivi par l’histoire de Robinson Crusoé, sans doute parce qu’il a perdu son père très tôt, parce qu’il est passé à travers la guerre, parce qu’il avait cette espèce de fantasme de solitude, d’une expérience extrême. Il a toujours parlé de Robinson. D’ailleurs, il a voulu me transmettre cette obsession. Il m’a quasiment obligé à lire Robinson. Je pense que c’est le premier livre que j’ai lu de ma vie. Il ne me plaisait qu’à moitié d’ailleurs. Je le trouvais assez chiant. Je préférais mille fois « L’île au trésor ». C’est donc très cohérent d’avoir le point de vue du môme dans notre BD, parce que mon père est autant un môme que moi dans cette aventure. 

Dans l’album, l’enfant que vous êtes se demande pourquoi son père part subitement, sans réelle explication. Avec le recul, pourquoi pensez-vous qu’il a décidé de se lancer dans cette expérience? Est-ce que cette BD vous a permis de trouver une réponse à cette question? 

Antoine de Caunes: Oui, je comprends sans doute un peu mieux mon père aujourd’hui. Je me rends compte qu’il avait 20 ans quand la guerre a éclaté, qu’il avait perdu son propre père cinq ans plus tôt, que ce père était lui-même déjà très absent, toujours par monts et par vaux. Mais surtout, je me rends compte qu’en ayant eu sa jeunesse gâchée par la guerre, mon père s’est retrouvé confronté à la fois au complexe du survivant, parce qu’il avait perdu beaucoup de potes, et à la question de savoir ce qu’il allait bien pouvoir faire de sa vie maintenant que la guerre était terminée. Est-ce qu’on essaye de rattraper le temps perdu et de vivre des choses extrêmes, quitte à se mettre en danger comme c’était le cas sur cette île? En réalité, cela lui était déjà arrivé avant, puisqu’il était parti au Groenland avec les premières expéditions polaires de Paul-Émile Victor et il avait traversé l’Amazonie à la recherche d’un explorateur disparu. Il avait toujours ce goût et ce besoin du danger.

C’est quelque chose qu’il vous a transmis? Ça vous plairait, vous, de partir vivre pendant quelques mois sur une île déserte? 

Antoine de Caunes: Non, pas du tout. Je suis beaucoup moins aventureux que lui. On va dire que je vis des aventures plus casanières. 

Ce qui frappe dans cet album, c’est son côté très graphique. Xavier, vous avez beaucoup cherché avant de trouver le bon style?

Xavier Coste: Là aussi, on peut dire que ça a été miraculeux. Sur tous mes derniers livres, j’ai passé presque davantage de temps à essayer de trouver le bon style graphique et définir les contraintes du livre, que ce soit le format ou les couleurs, qu’à faire le livre en lui-même. Ici, c’est la première fois où je me suis laissé embarquer directement. 

C’est pour ça que le livre s’est fait aussi vite? Est-il vrai que vous n’avez mis que six mois pour le réaliser? 

Xavier Coste: En création pure, on a effectivement passé six mois. Après ça, il y a encore eu beaucoup de relectures et d’ajustements, mais c’est vrai qu’on a fait ce livre avec énormément d’intensité. 

Antoine de Caunes: Il y avait une forme d’énergie qui nous portait. 

Pourquoi aller aussi vite? D’où vous venait ce sentiment d’urgence? 

Antoine de Caunes: Cela s’est tout simplement imposé comme ça. Il y avait une espèce de fusion entre nous, c’était évident. Très rapidement, on n’avait même plus à s’expliquer le pourquoi du comment. J’ai adoré travailler de cette manière. 

Cela dit, vous avez encore changé des choses jusqu’à la dernière minute?

Xavier Coste: Oui, notamment la fin. Jusqu’à quelques semaines avant l’impression du livre, Antoine avait encore une petite réserve sur la fin. C’est pour cette raison qu’on a décidé d’ajouter une scène qui, je trouve, rajoute vraiment un truc supplémentaire. Il ne s’agit que de deux ou trois pages en plus, mais je trouve qu’elles changent complètement la tonalité et le ressenti du livre. En le refermant, cela donne un truc beaucoup plus mélancolique que ce que nous avions prévu à la base. Il y a aussi eu énormément de déplacement et de rajouts de textes. Comme on a travaillé sans plan, il y a eu beaucoup de recomposition au fur et à mesure, avec des scènes coupées ou déplacées. J’aime bien évoluer constamment en cours de route. J’ai d’ailleurs un peu de mal à voir le livre imprimé devant moi aujourd’hui, parce qu’il y a encore des éléments que j’aimerais pouvoir modifier.

Antoine de Caunes: A la base, j’avais donné à Xavier un scénario d’une quarantaine de pages, mais lui avait déjà commencé à dessiner de son côté. C’est ce qui a fait en sorte qu’il y a vraiment une énergie qui a circulé entre nous. Tout ce que Xavier apportait en cours de route me stimulait et me donnait envie d’aller plus loin dans le récit. Honnêtement, c’était assez passionnant comme processus.

INTERVIEW Antoine Caunes: père avait relation presque mystique avec chien

Le chien de votre père joue un rôle central dans cet album. On peut dire qu’il y avait une relation très particulière entre eux… 

Antoine de Caunes: En réalité, cette relation était assez encombrante dans la vie de tous les jours, parce que son chien était comme son ombre. C’était à la fois une ombre protectrice et très exclusive. Le chien avait un droit absolu sur tout. Il fallait passer par le chien pour avoir accès au père. C’était assez compliqué par moments. Le chien était son double, son prolongement. Il avait une relation presque mystique avec son chien. 

Est-ce qu’il aurait tenu aussi longtemps sur son île déserte sans son chien? 

Antoine de Caunes: S’il était vraiment arrivé malheur au chien, comme ça a failli se produire, je pense qu’il aurait été extrêmement mal. 

Est-ce que vous pensez que ce livre va changer la vision que les gens ont de votre père, qui a été un grand homme de télévision? 

Antoine de Caunes: Je ne sais pas. En réalité, je pense qu’il y a certainement beaucoup de gens qui vont même apprendre son existence à travers ce livre, même s’il a fait plein de choses dans sa vie. Ce livre n’est pas une tentative de réhabilitation de mon père. Son objectif n’est pas de lui redonner un coup de projecteur. Si c’était le cas, j’en serais ravi, parce que c’était un homme assez incroyable. Mais je pense qu’il fait partie d’un autre monde, un monde qui a disparu. Un monde argentique, un monde pré-Internet.

Malgré tout, on est bluffé en lisant votre BD de découvrir qu’il parvenait à faire une émission radio tous les soirs depuis son île déserte… 

Antoine de Caunes: Oui, c’est une prouesse technique. Il avait à sa disposition un émetteur qui n’était pas récepteur. Il pouvait seulement recevoir des messages dans la minute qui précédait sa prise d’antenne. A part ça, il était totalement coupé du monde. Et les conditions de son émission étaient assez aléatoires. En fonction de la météo, il y avait des jours où ça passait bien, d’autres pas. 

Il y a un moment que je trouve très émouvant dans la BD, c’est quand vous découvrez dans son carnet qu’il n’avait pas oublié votre anniversaire, alors que vous en étiez persuadé étant enfant…

Antoine de Caunes: J’ai un souvenir très vif du jour de mon anniversaire le 1er décembre 1962. Lui était sur son île et moi j’attendais évidemment qu’il me dise quelque chose par le biais de son émission radio. Et puis, il ne l’a pas fait. J’étais désespéré. J’étais persuadé que mon père m’avait oublié. Et en fait, ce n’était pas ça du tout. Je me suis rendu compte bien après en lisant son journal qu’évidemment il ne m’avait pas oublié. Au contraire, il pensait même très fort à moi. Mais c’était un journaliste avant tout. Il ne mélangeait pas le professionnel et l’intime. C’est pour ça aussi qu’il ne parlait pas vraiment de ce qu’il ressentait dans son aventure. Il voulait que ce soit un exemple, quelque chose qui ait une résonance. Il voulait que les gens se retrouvent dans son aventure. Il avait l’impression de représenter le monde en faisant ça. Et ce n’était pas sa personne privée qui l’intéressait. D’ailleurs il a écrit plus tard des mémoires, qu’il a sous-titrées « mémoires pudiques ». Finalement, elles sont tellement pudiques qu’on s’en fout un peu parce qu’elles sont trop factuelles, sans jamais rentrer dans l’intime.

Est-ce pour cette raison que vous avez décidé d’aller aussi loin dans l’intime avec cette bande dessinée? 

Antoine de Caunes: Oui, je crois que ce bouquin m’a ouvert des chakras. Ce n’était pourtant pas évident parce que j’ai hérité de mon père une forme de pudeur. 

Vous avez dû vous faire violence?

Antoine de Caunes: Je me suis fait un peu violence, c’est vrai, mais je crois que j’ai été porté par le dessin. Je parlais de moi, mais à travers un personnage, qui était ma représentation. Il y avait un degré de séparation supplémentaire. 

INTERVIEW Antoine Caunes: père avait relation presque mystique avec chien

Vous avez attendu longtemps avant de vous lancer dans la bande dessinée. Maintenant que vous avez publié votre premier album, est-ce que vous comptez en publier d’autres? 

Antoine de Caunes: Je ne sais pas, je ne suis pas en mesure de répondre à cette question pour le moment. C’est vrai qu’il y aurait encore des choses à raconter, parce que je viens quand même d’une famille extrêmement atypique. Ma mère aussi a eu une histoire de dingue. Elle n’a pas été sur une île déserte, mais c’était une personnalité très féministe dans le monde médiatiques des années 50-60. Il y en aurait des choses à raconter là-dessus.

Et retravailler avec Xavier, ça vous plairait? 

Antoine de Caunes: Ah non, ça plus jamais ! (rires) 

Xavier Coste: En réalité, si ça s’est aussi bien passé entre nous, c’est parce que cette BD n’était pas du tout un truc calculé. Encore quelques jours avant notre première rencontre, Antoine ne s’était jamais dit qu’il ferait une bande dessinée à partir de ce récit. Or, tout de suite après qu’on se soit vus, je commence déjà à dessiner les premières pages. C’est ce côté spontané qui m’a plu dans cette collaboration. Pour être honnête, quand Dargaud m’a appelé, j’étais assez méfiant au début, parce qu’on me propose régulièrement des trucs avec des personnalités, mais souvent pour de mauvaises raisons. Généralement, ce sont des coups marketing, pas des projets réellement intéressants. Parfois, quand il y a un film qui sort, on me demande de faire la BD du film, par exemple. Moi, c’est le genre de choses qui ne m’intéresse pas du tout, même quand c’est un acteur ou un réalisateur que j’aime bien. Cela ne vaut pas la peine de le rencontrer pour faire un bouquin dont personne n’est fier. Ici, au contraire, on était vraiment dans une démarche pure et sincère. C’est ça que j’ai trouvé génial.

Pour vous, Xavier, ce sera quoi le prochain album? 

Xavier Coste: J’aime bien changer de registre à chaque fois. Là, je suis en train de travailler sur un projet pour les éditions du Louvre, qui sortira en 2026. Ça aura un lien avec une exposition, mais pour l’instant je n’ai pas le droit d’en dire plus. 

Il y a aussi le projet d’adaptation en film d’animation de votre BD « 1984 ». Vous êtes impliqué dans ce projet?

Xavier Coste: Oui, le projet est en cours, mais pour l’instant cela reste très mystérieux. Est-ce que je vais encore en faire partie à l’avenir? Honnêtement, je ne sais pas trop. J’ai travaillé un an dessus et normalement le film devrait se faire. Mais je travaille aussi sur un autre film d’animation qui s’appelle « Kigali Night ». Et sur lequel je suis très impliqué. Je suis à la fois directeur artistique et en charge du storyboard du film. J’aime bien casser la routine. C’est ce qui m’a plu aussi dans « Il déserte », qui est un livre qui m’a fait du bien après avoir enchaîné deux albums assez sombres.

Il y a des cotés sombres aussi dans cet album, quand même?

Xavier Coste: C’est vrai, mais en termes de dessin on n’est pas du tout dans le même truc. J’ai un peu cassé mon jouet avec ce livre, en n’étant pas du tout là où on m’attend. Maintenant, j’ai envie de prendre le temps avant de me lancer dans un nouveau projet BD. J’attends d’avoir vraiment un projet qui me stimule. En attendant, je trouve ça chouette de pouvoir faire une pause et travailler dans l’animation. 

Antoine, le départ de votre père sur une île déserte a été un épisode qui a forcément dû vous traumatiser quand vous étiez enfant. Est-ce que ça vous a fait du bien de mettre cette histoire sur papier? 

Antoine de Caunes: Oui, bien sûr. Tout d’abord, ça m’a fait du bien parce que ça m’a permis de lire le journal de mon père. Si je ne m’étais pas lancé dans ce projet, je ne l’aurais sans doute jamais lu. Je l’aurais tout simplement laissé dans un tiroir parce que c’était trop difficile à lire. Et puis je me méfiais de ce que j’allais y trouver. En fait, j’ai toujours eu une relation assez ambivalente avec mon père parce que j’étais très admiratif de ce qu’il faisait et en même temps, je lui reprochais de ne pas être là. 

Dans votre livre, on découvre aussi que Georges de Caunes avait deux personnalités complètement différentes: il était très volubile au travail, mais très taiseux à la maison…

Antoine de Caunes: Quand j’ai perdu mon père il y a 20 ans, nous étions en paix. On s’était dit les choses qu’on devait se dire. Ce n’est donc pas comme si je réglais des non-dits avec ce livre. On a mis du temps à se trouver, on a mis du temps à se parler. D’ailleurs, le titre « Il déserte » était initialement le nom que je voulais donner à un livre d’entretiens que j’avais entamé avec mon père il y a 30 ans. Je voulais raconter l’histoire entre un père et un fils. Parce qu’il y a quelque chose d’universel dans cette histoire. Donc je ne sais pas si ça m’a réellement soulagé d’en parler, mais en même temps je suis ravi de voir que le premier cercle de mes proches, c’est-à-dire les enfants et les petits-enfants, sont très émus par le livre. Rien que pour ça, ça valait le coup. 

C’est vrai qu’il est particulièrement fort, le titre de votre livre. Si je comprends bien, c’est un titre qui vous habite depuis très longtemps? 

Antoine de Caunes: Oui, tout à fait. Il y a 30 ans, quand nous nous étions lancés dans cette série d’enregistrements avec mon père, on a constaté à un moment donné que ça tournait en rond et qu’on n’y arriverait pas. Je lui ai dit alors que c’était dommage de s’arrêter là parce que si le livre avait vu le jour, je l’aurais appelé « Il déserte ». Évidemment, il l’a très mal pris. En même temps, ça l’a amusé parce qu’il avait un vrai sens de l’humour. Aujourd’hui, je peux enfin utiliser ce titre, la boucle est bouclée.

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